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Spectacle, théâtre, Opéra... - Rubrique Animée par Roger Simons

La damnation de Freud

représentations le mardi à 19h -- du mercredi au samedi à 20h15-- les dimanches 21/11 et 05/12 à 16h.

Théâtre de la place des Martyrs (Grande salle)
place des Martyrs 22 - 1000 Bruxelles

du 12/11/2004 au 18/12/2004



Réservations : 02/ 223 32 08
Prix des places : de 7,50 à 14 €




La scène se déroule à la fois une nuit de septembre 1969 à Washington, aux archives Freud, et dans le cabinet de Sigmund Freud à Vienne, en septembre – octobre 1919.

Babatundé(chercheur béninois, petit fils d’Ekudi) : Si les psychanalystes savaient ce que contiennent les archives Freud, ce n’est pas un nègre qu’ils choisiraient pour gardien de nuit, c’est un commando de Marines.
Mais comment auraient-ils pu se douter que quelque part au Bénin, dans le yoxo…
Vous ne savez pas ce qu’est un yoxo, n’est-ce pas, vous les universitaires, si fiers d’avoir permis à un petit Béninois de partager les lumières de la science. Vous auriez été effrayés, n’est-ce pas, de me voir agenouillé dans le yoxo, la case des morts, de me voir mourir mon grand père, devant son assányi … Vous auriez hurlé à la superstition… Comment auriez-vous pu soupçonner...
( assanyi : emblèmes de morts promus au statut d’ancêtres)

Christine Delmotte , initiatrice du projet et metteuse en scène , n’a pas voulu faire de cette « pièce-débat » une reconstitution historique. Sa réalisation se veut respectueuse de l’état d’esprit qui se dégage de la pièce.

Christine Delmotte ( metteuse en scène) : Tout est écrit et les faits rapportés sont de pure fiction. Une fantastique fantaisie écrite par Isabelle Stengers, Tobie Nathan, Lucien Hounkpatin et Isabelle Stengers.( texte publié par « les Empêcheurs de penser en rond » aux éditions du Seuil)

Isabelle Stengers : Dramatiser , c’est s’engager dans la fiction, et plus précisément, dans ce cas, dans ce que , avec quelques autres , j’ai choisi de nommer ce débat « scientifiction » ; c’est se brancher sur un événement historique réel pour le dramatiser , c’est réinventer l’Histoire pour lui donner une nouvelle importance.

C’est la rencontre imaginaire de Sigmund Freud et d’un tirailleur sénégalais yoruba. Que vont-ils se dire ? . Cette confrontation de deux cultures, cette incroyable rencontre entre le fondateur de la psychanalyse et du guérisseur africain aurait influencé tout l’avenir de la psychanalyse.

Anne Freud : Le Docteur Ferenczi est là avec quelqu’un…un homme noir…
Sigmund Freud : Oui oui ! Vas , toi…Entrez docteur Ferenczi , entrez ! Alors , comment est-il aujourd’hui ?
Sandor Ferenczi : Son état est stationnaire. Il est toujours aussi mutique…Voilà trois jours qu’il a la fièvre. On craint une atteinte organique. Ce tyran de Schumächer veut le trépaner…
Sigmund Freud : Alors, nous devons faire vite…sinon ils nous l’abîmeront et nous ne pourrons plus rien en faire.
Sandor Ferenczi : Comment allons-nous procéder ?
SigmundFreud : L’hypnose, l’hypnose, bien sûr ! Nous l’endormons puis nous lui suggérons de se réveiller en parlant…et l’affaire est dans le sac…
Sandor Ferenczi : C’est une bonne idée, Professeur puisque la suggestion c’est ce dans quoi baignent les primitifs…
Sigmund Freud : Il me semble même avoir écrit il y a longtemps , dans « Le Traitement psychique » je crois , que l’hypnose n’était jamais qu’une forme perfectionnée de ce que font tous les sorciers et faiseurs de miracles…

Comment se présente la pièce-débat ?

1919. Sigmund Freud, sous l’impulsion de Sandor Ferenczi , Hongrois, disciple de Freud, reçoit dans son cabinet viennois un tirailleur sénégalais rescapé de la grande guerre. Mondiale 14-18 Commence alors une extraordinaire aventure thérapeutique, culturelle et scientifique…

Quand on pense à l’intérêt scientifique que présente un tel cas! On pourrait étudier son psychisme, vérifier si la technique psychanalytique marche dans son cas…Une névrose traumatique chez un primitif…Est-ce seulement possible ?

1969. Gabriel Babatundé , chercheur béninois , petit-fils du tirailleur qui fait des recherches aux Archives Freud à Washington , nous donne à voir cette fascinante histoire sous un regard nouveau.
Christine Delmotte a procédé à une double vision du propos : l’une en images filmées et projetées sur grand écran, et l’autre à un dialogue échangé sur scène entre les personnages.

Christine Delmotte ( metteuse en scène) : Il s’agit bien d’un texte de théâtre qui rend au débat scientifique son évidence humaine.

Beaucoup de questions se posent parmi lesquelles:« Comment guérir un primitif ? » ( le sénégalais est un primitif , c’est ainsi que l’on considérait les africains au début du 20 ème siècle)

Il est bon – avant de voir ce spectacle- de lire (ou relire) quelques pages sur la psychanalyse pour entrer plus facilement dans le sujet proposé par Christine Delmotte. Si on n’y entre pas dès le début , on risque fort de se perdre en cours de route… scientifique …

Les six acteurs sont très justes et très vrais dans leurs personnages : Jean-Claude Derudder (Freud), Pietro Pizutti(Ferenczi- Hongrois, disciple de Freud)et Maximilien Herry (Ernest Jones , disciple de Freud), Colette Emmanuelle ( Martha Freud , l’épouse de Freud , petite- fille du grand rabbin de Hambourg- Isaac Bernays) ) Ana Rodriguez (Anna, fille de Sigmund et Martha), Tshilombo Imhotep ( Ekudi - tirailleur sénégalais dans l’armée française d’ethnie yoruba, et Gabriel Babatundé , chercheur béninois , petit fils d’Ekudi).

La scénographie propose un décor dénudé de tout objet. Seules en scène : six chaises qui désignent le fauteuil d’analyste. Le bureau de travail viennois de Freud est dessiné à la craie sur le sol.

Donc, à partir de ce choix de « scientifiction » et la présentation des personnages, , il faut se laisser prendre par l’histoire !

Christine Delmotte : La bande son est essentielle, jouissive comme les images sur le grand écran, fixé en fond de scène. Une tentative de recomposer le passé à partir d’archives sonores.
J’ai choisi une musique juive (cérémonies yorubas) des ambiances de villages africains , des sons suggérant la guerre 1914-1918 , la vraie voix de Freud , des chansons d’Yvette Guilbert…
J’ai également sélectionné des textes et dessins de Freud, des extraits de films d’époque, des photos du Bénin et de ses pratiques divinatoires.

« La damnation de Freud » en nous révélant cette confrontation scientifique entre un monde à univers unique et un monde à univers multiples , nous raconte l’approche de différentes réalités d’une autre manière.

Une pièce difficile mais intéressante, écrite par Isabelle Stengers(philosophe des sciences à l’ULB, qui récemment s’est intéressée à l’hypnose) et a écrit entre autres :« Hypnose, entre magie et science »),

Tobie Nathan (docteur en psychologie et docteur ès lettres et sciences humaines, créateur de la première consultation d’ethnopsychiatrie en France en 1979 et fondateur du Centre Georges Devereux- centre universitaire d’aide psychologique aux familles migrantes),

Lucien Hounkpatin ( psychologue clinicien , maître de conférences à l’Université de Paris 8, spécialiste de psychopathologie et techniques thérapeutiques dans le sud du Bénin)

Trois personnalités qui se devaient de nous révéler leurs connaissances, et de nous éclairer sur tous ces problèmes difficiles, ardus parfois mais importants pour la science et pour l’être humain ! Christine Delmotte a fait ici un excellent travail de recherches et de direction d’acteurs.

Christine Delmotte : Ecrire « La damnation de Freud », c’est parier pour une époque , la nôtre , où peut-être Freud aurait pu oser un autre choix…

Daniel Scahaise ( directeur du Théâtre de la place des Martyrs) : Pour moi, cette pièce , une pièce- débat comme vous l’avez souligné, est une étrange aventure écrite avec humour , d’une certaine originalité mais aussi une provocation du propos qui nous tient en haleine jusqu’au bout…

Sigmund Freud : Cher ami Ferenczi, écoutez-moi bien… Je vais vous parler franchement, je vais vous dire ce que je n’ai jamais dit à personne (à voix basse) Ferenczi, je doute de la psychanalyse.
Sandor Ferenczi :La belle affaire! Quoi
de plus normal? La science n’est pas une religion; c’est le doute qui nous fait progresser, non pas la certitude…
Sigmund Freud : Je ne parle pas de cette sorte de doute, Ferenczi. .Non! Je doute dans le fond; je doute du bien-fondé de la méthode… Je doute de la …cause … Il me vient de plus en plus souvent l’idée que nous nous sommes fourvoyés depuis le début…

Gabriel Babatundé : Et voici maintenant la parole : tue ton ennemi avec la férocité de la panthère, mais n’oublie jamais d’enfouir son dieu dans ton ventre !
Ton ennemi n’oublie jamais d’enfouir son dieu dans ton ventre !

(Extraits de la pièce « La Damnation de Freud » ainsi que de propos publiés dans le programme du théâtre)




Roger Simons,




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